dimanche 14 décembre 2008

Entretiens d'actualité n°31

J.-P. Deffieux, F.-H. Freda :

À propos de l’École de la Cause freudienne

Deborah Rabinovich : Après le CPCT

ENTRETIENS D’ACTUALITÉ

31

le jeudi 11 décembre 2008 (2)

diffusé sur ecf-messager & archivé sur forumpsy.org

JEAN-PIERRE DEFFIEUX : Aux responsables des groupes de recherche

Cher(e)s collègues,

J’ai beaucoup réfléchi dans ces derniers mois, à la lumière des divers entretiens d’ecf-messager, à notre expérience de groupes de recherche dans l’Ecole.

La politique de l’Ecole change, et l’esprit dans lequel nous avions mis en place cette expérience ne convient plus à une école de psychanalyse qui concentre ses efforts vers ce qui est le cœur de sa fonction : La formation du psychanalyste et l’expérience de la cure.

C’est pourquoi j’ai décidé, avec l’assentiment du Bureau de l’ECF, d’arrêter cette expérience au 31 décembre 2008.

Ceux qui sont au travail d’une recherche sur un des thèmes de ces groupes auront à trouver une autre voie, et elles ne manquent pas.

Je vous remercie tous pour votre collaboration si aimable et si efficace. Je vous laisse le soin de prévenir les participants de vos groupes en leur précisant bien les raisons de cet arrêt.

Bien cordialement à tous.

Cette lettre a été adressée lundi aux intéressés.

FRANCISCO-HUGO FREDA : Point de vue

Lors de son cours "Des choses de finesse en psychanalyse" du 26 novembre 2008, Jacques-Alain Miller conclue de la manière suivante : "Ces formations continuent de fleurir tant qu’on est un être parlant, et l’analyste, qu’il soit l’analyste nommé, l’analyste auto-institué, l’analyste expérimenté ou l’analyste débutant, n’est en aucun cas exonéré de tenter, comme Freud nous en donne l’exemple, d’éclairer – je ne dis pas d’aimer – son rapport à l’inconscient".

Cette conclusion de son cours concerne tous les psychanalystes. Il prend comme exemple Freud qui a fait de l’analyse de ses propres rêves, et d’autres formations de l’inconscient, une méthode. Méthode bien particulière qui fonde ce qu’on peut appeler le rapport à l’inconscient. Ce rapport n’est jamais établi de manière définitive, l’inconscient ne se prête pas, il continue à produire des formations "dont les conséquences pour les psychanalystes ne sont pas minces", fait valoir Jacques-Alain Miller. Freud a défini l’inconscient comme inépuisable et inaccessible au sujet. De ce fait, l’analyste doit être averti.

En 1973, Jacques Lacan dans le texte établi par Jacques-Alain Miller "Sur l’expérience de la passe" (Ornicar ?, 12/13) indique : "… je n’ai jamais parlé de formation analytique, j’ai parlé de formations de l’inconscient. Il n’y a pas de formation analytique. De l’analyse se dégage une expérience…". Je me permets de qualifier cette expérience aujourd’hui de "un rapport à l’inconscient " dont l’Ecole et la passe peuvent accueillir le témoignage.

Lacan dans le même texte nous donne sa position "s’il y a quelqu’un qui passe son temps à passer la passe, c’est bien moi". Il est évidemment dans son rapport à l’inconscient dans le même sillon indiqué par Freud. Nous différentions évidemment faire une analyse de la relation à l’inconscient. L’analyse peut avoir une fin, le rapport à l’inconscient n’en a pas. D’où la ponctuation de Jacques-Alain Miller : aucun analyste "n’est en aucun cas exonéré de tenter (…) d’éclairer son rapport à l’inconscient". L’Ecole et ses analystes sont concernés particulièrement par cette orientation.

Dans l’entretien d’actualité n° 17 Jacques-Alain Miller évoque la passe à l’entrée. Il y a eu déjà une expérience. Elle a été suspendue. Les modalités et les critères actuels pour entrer à l’Ecole ne sont pas les plus appropriés. Une tendance se fait sentir. Le parcours des candidats dans le vaste réseau du Champ freudien a beaucoup plus de poids que le rapport à l’inconscient. Un équilibre nouveau doit être trouvé entre titres et travaux et rapport à l’inconscient. La passe comme procédure de nomination des A.E. Entre la proposition de la passe comme traversée du fantasme à la passe comme modalité pour éclairer les rapports qu’entretient un psychanalyste avec son inconscient, il y a une distance.

Entre la passe comme témoignage de la fin de l’analyse à la passe en tant que processus de réduction dont le produit est un "c’est ça" (cours de Jacques-Alain Miller 11/2008) il y a une différence. Relancer la passe signifie que la passe a changé et que l’Ecole doit se doter des moyens à la hauteur des modifications de la notion même de la passe. Tous les analystes donc sont concernés par le "rapport à l’inconscient dans toutes ses facettes" :

- Pour l’entrée à l’Ecole ;

- Pour la passe elle-même ;

- Pour la formation des analystes en tant que perpétuellement à refaire par définition.

Francisco-Hugo Freda, Président de l’Ecole de la Cause freudienne

DEBORAH RABINOVICH : Après le CPCT

J'ai eu la chance de participer à l'expérience du CPCT rue de Chabrol depuis sa création, et j'y suis restée pendant deux ans.

J'aurais bien des choses à dire. De l'enthousiasme que cela avait suscité en moi jusqu'aux points qui m'ont été problèmatiques. Mais je vais être très brêve ici.

Suite aux dernières remarques faites et lancées par Jacques-Alain Miller, je vais en effet me limiter à un seul point qui me semble délicat, tellement même qu'il pourrait aller au rebours de la psychanalyse. Il tourne autour du temps limité. Cela se comprend, sachant que la demande est immense à Paris, et que, de plus, le CPCT reçoit ceux qui viennent frapper à sa porte gratuitement.

Mais la question est de savoir comment traiter les cas où le transferí surgit avec l'analyste qui reçoit et que l'on entend une demande de faire une analyse. Il y a là un problème, car il est clair qu'il nous est imposé de ne pas être suspecté par l'Autre social, d'avoir créé le CPCT pour remplir nos cabinets. Cela implique un réel risque de laisser notre éthique de côté. C'est-à-dire que – dans certains cas – celui qui, pour une raison ou pour une autre, irait au CPCT au lieu d'un cabinet privé, se trouverait paradoxalment empêché de faire une analyse.

Et pourtant, Lacan n'avait-il pas dit, que c'est l'offre qui crée la demande ?

PUBLIÉ 74 RUE D’ASSAS À PARIS 6è PAR JAM

Entretiens d'actualités n°30

Dominique Miller, Pierre Naveau :

À propos de l’École de la Cause freudienne

Nathalie Seban : Hiatus à Antibes

ENTRETIENS D’ACTUALITÉ

30

le jeudi 11 décembre 2008

diffusé sur ecf-messager & archivé sur forumpsy.org

PIERRE NAVEAU : L’ECF, 1998-2008 : la coupure de 2008

I

C’était il y a dix ans. Barcelone, 1998. L’École est alors le théâtre d’une crise. Cette embrouille a été engendrée par la cristallisation d’un effet de groupe, et a pris une forme symptomatique à l’occasion d’une tentative de regroupement hostile autour d’une ex-collègue. L’enjeu était : Tricher ou ne pas tricher – avec l’énonciation. La "forclusion" d’un dire1 était en cause.

2000. Les ACF exercent une pression trop forte sur l’École à travers la dite "passe à l’entrée". D’où un renversement dialectique. La passe à l’entrée est suspendue. Une rectification de la position du sujet-École est ainsi opérée, afin que l’École ne s’empêtre pas et puisse, à son pas, reprendre son chemin.

II

À mi-parcours, un moment tournant, le 8 octobre 2003. Un amendement est voté, à l’unanimité, par l’Assemblée nationale qui réglemente l’usage du titre de psychothérapeute. L’École, par la voix de J.-A. M., est la première à s’insurger et en appelle à l’opinion éclairée. L’acte de J.-A. M. s’est alors articulé au "joint"2 où Lacan situe l’incidence politique de la psychanalyse.

2004. Un rapport de l’INSERM, plutôt sans-gêne, donne l’avantage aux thérapies cognitivo-comportementales sur les thérapies par la parole. Le processus de ravalement de la parole est en marche.

2005. Un autre rapport de l’INSERM, certes méchant, enquête sur l’agressivité de l’enfant, part à la recherche du père sévère et prône l’intimidation autoritaire.

Il faut alors affronter l’AERES et l’impératif de l’évaluation. Les multiples forums ont donné à l’École une fonction de point d’appui dans le champ psy. Son exigence est la référence. L’École est reconnue d’utilité publique en 2006.

Juin-juillet 2008. Un projet d’arrêté, qualifié de "scélérat" par J.-A. M., s’en prend, de façon retorse, à la psychanalyse. La réplique, sous la forme de LNA n° 9, est immédiate et efficace.

III

13 septembre 2008. Temps subtil de l’insight. La promotion de la PAT3, lancée en 2001, risque de faire glisser la pratique de la psychanalyse vers une psychothérapie qui se soumettrait à la demande de l’Autre et manierait la suggestion. Cette glissade ne serait-elle pas alors un acte manqué ? L’École doit se garder de cette dérobade qui consiste à n’en rien vouloir savoir de ce qu’elle soit aux prises avec la querelle des discours4.

Coupure, donc. Nouveau renversement dialectique. Le tranchant de l’envers est restauré. Entre l’analyste et le maître, il y a un hiatus, c’est-à-dire un désaccord. Le DA est l’envers du DM. La PP5 doit reprendre le pas sur la PAT, à qui elle avait risqué de le céder (le pas). L’acte, qui fait la solitude de l’analyste, est remis au premier plan. Car, comme l’a rappelé J.-A. M.6, le courage, selon Lacan, c’est déchiffrer son inconscient. L’inconscient, en effet, est ce qui se lit7.

La passe est, dès lors, le moment où apparaît, en un éclair, que "la formation de l’analyste se réduit aux formations de son inconscient"8. C’est cet axe que met en action le désir de l’analyste. Qu’est-ce qui fait que quelqu’un fait le pas de prendre la place de semblant de l’objet a et se décide ainsi à s’engager dans le discours analytique ? Les prochaines Journées de l’École essaieront de répondre à cette interrogation.

À cet égard, j’ai été plus particulièrement frappé par la question que J.-A. M. a posée lors de son premier cours de cette année : Dans quelle mesure les ex-AE et les AE actuels se sentent-ils responsables de ce qui advient à l’École ? Une telle responsabilité suppose que l’on se tienne à la corde du rapport à l’inconscient.

Rêve, lapsus, acte manqué, mot d’esprit, oubli, symptôme – c’est de l’inconscient dont il doit donc être question. Trébuchement, achoppement, béance9.: L’École en est là. C’est son actualité.

1. Miller J.-A., Le neveu de Lacan, Verdier, Paris, 2003, p. 193.

2. Lacan J., "Radiophonie", Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 443.

3. Psychanalyse appliquée à la thérapeutique (PAT).

4. Cette expression est forgée sur le modèle de celle que Lacan a inventée : "la querelle du phallus".

5. Psychanalyse pure.

6. Miller J.-A., Lettres à l’opinion éclairée, Seuil, Paris, 2002, p. 56.

7. Lacan J., "Postface au Séminaire XI", Autres écrits, op. cit., p. 503.

8. Miller J.-A., "Introduction aux paradoxes de la passe", Ornicar ?, n° 12-13, décembre 1977, p. 112.

9. Lacan J., Le Séminaire Livre XI Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1973, p. 27.

DOMINIQUE MILLER : L’ECF et le Champ freudien

A l’heure où l’Etat français demande à la psychanalyse et aux psychanalystes de justifier leur raison d’être, mesure-t-on la force et l’appui que l’Ecole de la Cause freudienne représente dans ce combat ? Mesure-t-on que l’obtention de l’Utilité Publique est venue comme la reconnaissance et la confirmation de cette force ? L’UP la consolide. Il a fallu 25 ans pour ça.

25 ans qui s’additionnent à la construction de l’Ecole freudienne de Paris. L’EFP a fait la preuve que les principes de l’Ecole de Lacan étaient propres à mettre en œuvre la psychanalyse au sens de Freud, et à la transmettre. On se souvient de la bataille de Lacan – séances courtes, nouvelle didactique, Passe – qui a nécessité la "contre-expérience" de l’ECF.

L’ECF s’est imposée dans le paysage psy et auprès des autorités de l’Etat concernées.

La complexité pour l’ECF, que n’a pas rencontrée l’EFP, c’est son partenariat avec le Champ freudien. Elle en est un morceau, tout en en étant séparée. Solidaire et dissemblable.

Le Champ freudien offre, à ceux qui désirent s’investir dans la psychanalyse lacanienne, un champ d’actions très étendu, diversifié et conséquent, pour l’enseignement de celle-ci, sa diffusion et son développement. Le Champ freudien anime la psychanalyse lacanienne dans le sens de la "reconquête" indiqué par Lacan. Il la fait connaître, la promeut et la pratique. Il lui donne son caractère ouvert, accessible, entreprenant et imaginatif. Il l’inscrit aussi dans le champ public : l’Université, la Santé mentale, la Formation permanente, la culture, le champ social et la politique de l’Enfance. Il l’implante dans des réseaux européens et internationaux.

L’Ecole est en tension avec le Champ freudien. Il est une terre d’accueil là où elle occupe une position d’élite. Il est un lieu d’extension, là où l’Ecole resserre les liens. Il foisonne. Elle se concentre. Leurs références et leur orientation sont les mêmes : l’enseignement de Lacan.

Ce sont les conséquences de sa transmission et de sa pratique qui différent. Seule l’Ecole offre une formation du psychanalyste. Cela veut dire que cette tension entre eux trouve sa logique et sa pertinence dans la position d’exception de l’ECF. Comme Jacques-Alain Miller vient de nous le rappeler, cette position se fonde sur sa politique face à l’inconscient et à l’acte analytique : inscrire au cœur de son action l’élucidation du rapport de l’analyste au cristal et au tranchant de l’inconscient, du sien et de celui de ses analysants. La Passe, ses Journées d’étude et ses revues sont là pour réaliser cette politique. Et, c’est de là que l’ECF puise sa force précieuse. Cela l’expose à des résistances.

NATHALIE SEBAN : Y'a comme un hiatus... (Un cas au CPCT d’Antibes)

Un diplôme universitaire me permet d'exercer la profession de psychologue clinicienne dans une institution. Il me permettait aussi, dès son obtention, de m'installer en libéral. A cela je me suis longtemps refusée, faute d'une pratique conséquente et d'une élaboration théorique ad hoc, jusqu'au moment où, au décours de mon analyse, je m'y suis autorisée. Je n’y reçois qu’au titre de psychologue. Cela n'est pourtant pas allé sans le clin d'œil de mes aînés ; une longue assiduité toujours de mise à la Section clinique ; les travaux du Cercle UFORCA.

Il y a quelques années, à partir de ma pratique en institution auprès d’adolescents, dont la durée moyenne de séjour est de trois mois, j'ai écrit un petit texte sur "Les effets thérapeutiques rapides". Je m'y interrogeais sur les risques de laisser s'ouvrir la boîte de Pandore lorsque l'on ne sait, bien sûr, ni quels maux vont en sortir, ni de combien de temps l'on dispose pour – si possible – les traiter. Cela pour dire en quoi l’offre d’une formation dans un CPCT Adolescents a pu m’intéresser.

Dans ces trois lieux distincts que sont l’institution, le CPCT et mon cabinet, je pratique la psychanalyse appliquée à la thérapeutique.

Qu'est-ce qui différencie ces pratiques ? C'est une question souvent mise au débat. A mon sens : tout et rien !

Rien, dans ce qui est dû au sujet que l'on reçoit au moment où l'on le reçoit. Même attention portée au singulier de sa parole, même engagement, même risque.

Tout, dans l'élaboration de ce dont il témoigne. A l'avarice extrême de l'institution où la tarification à l’acte comprime le temps pour en extraire la moindre goutte de rentabilité, le temps du CPCT – accordé bénévolement – fait figure de débauche ! Tout aussi, je le vérifie, dans les effets de formation que produit cette expérience qui nécessite de diriger le discours, de le solliciter ou d'en canaliser le flux, de l'orienter.

Depuis le départ, cela ne cesse de questionner. Sur l’extraction d’un point à traiter. Sur les effets de ce "vouloir" initial. Mais aussi : sur ce qui reste si l’on s’emploie à ne pas trop faire consister le transfert, à laisser de côté l’association libre et les formations de l’inconscient…

C’est en ce qu’il nous confronte à cette expérience inédite, reprise en groupe, que le travail au CPCT permet, je crois, de réinterroger nos pratiques personnelles.

Il est une autre question qui agite beaucoup dans et hors les CPCT : Comment en nommer les praticiens ? Consultants ? Analystes ? Rang A – rang B ?

C’est une question vive car elle condense manifestement le cœur de ce qui fait débat.

"Il ne s'agit pas que vous vous croyez analystes !", avons-nous été avertis avant que ne soit posé un : "Au CPCT : tous analystes !". Pour ma part, si je dois me nommer auprès des sujets que je reçois, je parle de consultant.

La petite vignette qui suit peut sans doute être considérée comme une "fausse manœuvre" au regard de ce qui est attendu au CPCT. Elle a pour seule vocation d'illustrer comment le transfert consiste parfois, comment l’inconscient s’interprète malgré tout, comment une demande peut émerger faisant surgir une question chez une consultante de rang B, qui ne "se croit pas" analyste...

Le cas

Le CPCT d’Antibes reçoit en priorité des adolescents, mais également des parents en difficulté. Sa particularité est qu’il n’y a pas de passage du rang A vers le rang B entre le temps des consultations et celui du traitement.

Ainsi, Mme O. demande à parler du surgissement d'un insupportable pour elle : son fils a brutalement mis fin à sa scolarité, en pleine année de terminale. Il devient coléreux, voire violent verbalement envers elle.

Rapidement, elle associe cet événement à sa propre histoire : elle-même a interrompu ses études en terminale, pour suivre l’homme dont elle était enceinte. Le couple s'est séparé 4 ans plus tard.

Ce qui marque son discours, c'est qu'elle dénigre sa plainte et son "blabla" dès qu'ils apparaissent pour mieux se questionner, chercher une vérité.

L'ensemble des signifiants qu’elle dépose au cours des consultations se cristallisent dans un énoncé qui fait symptôme : je veux toujours avoir raison. Au cours du traitement elle en déploie les coordonnées, tout en suivant le fil rouge de sa relation à son fils qu’il s’agit de pacifier.

Le cadre de ce travail lui a clairement été posé : gratuité ; bénévolat du consultant ; seize séances au maximum.

Après douze séances foisonnantes qu'il a fallu canaliser, je lui fais remarquer que les choses vont mieux avec son fils. En effet. Elle-même a rencontré un homme et aimerait utiliser les dernières séances pour trouver comment en parler à son fils.

La fois suivante, elle amène pour la première fois un rêve dont elle donne cette interprétation: il y a longtemps que je voulais réfléchir sur moi… mais je me disais que la psychanalyse ce n'était pas pour moi. Je crois que ce rêve traduit qu'il ne reste que trois séances et que je voudrais poursuivre. Je réponds que, comme nous en avions parlé dès le départ, le travail au CPCT comporte des limites et lui rappelle les points sur lesquels elle a avancé.

Mais vous, si vous travaillez dans un centre psychanalytique, c'est que vous êtes psychanalyste, vous avez sûrement un cabinet en ville, je suis prête à payer. Prise au dépourvu, je me réfugie "doctement" derrière le cadre et lui signifie quelque chose comme : il n'est pas déontologique de se constituer une clientèle à partir du CPCT. D’autre part, il est vrai qu'elle a amené beaucoup de matériel et qu'elle est manifestement engagée dans un travail d'élaboration pouvant la conduire à une demande d’analyse. Si elle le souhaite, je lui donnerai le nom d'un analyste.

Le hiatus...

Au Clinica (groupe qu’ailleurs, on appelle "de contrôle"), il m'est rappelé que cette règle peut constituer des exceptions et l'on m'encourage à recevoir Mme O. à mon cabinet. Cela me dérange, sans que je puisse encore vraiment formuler en quoi. Ce n'est que dans ma propre cure que je parviens à élaborer qu'à mon sens, le "savoir-faire" qui m'autorise à recevoir des patients au CPCT – ou en quelque autre lieu –, tout orienté qu'il est par la théorie et l'éthique psychanalytique, ne relève en rien de la position de l'analyste.

Comment, après avoir encouragé cette jeune femme à porter sa demande vers un analyste, pourrais-je la recevoir, alors que la question d'occuper cette place est encore au travail au lieu même où j'aurais à en décider? N’y aurait-il pas là comme une imposture…

A la dernière séance, Mme O. me rappelle que je lui avais proposé le nom d'un analyste. Je maintiens ce qui avait été dit et lui donne les coordonnées d'une personne n'intervenant pas au CPCT.

Six mois plus tard, elle rappelle pour prendre rendez-vous. Elle n'a fait aucune démarche pour contacter cet analyste. Les turbulences de sa vie se sont aplanies, sauf que, lassée des hésitations de son ami, elle lui a demandé de s'engager avec elle ou de renoncer. Il a consenti ; elle a reculé. Il lui a donné un mois. Elle dit : je veux toujours avoir raison, j'ai une certaine jouissance à ça. Du coup, je tue tout ce qui est beau, je le détruis. Cette fois, elle voudrait faire autrement et souhaite y réfléchir au CPCT.

Le cadre permet, dans certains cas, de renouveler une fois le traitement...

PUBLIÉ 74 RUE D’ASSAS À PARIS 6è PAR JAM

mardi 9 décembre 2008

Entretiens d'actualité n°29

Armelle Gaydon, Salvatore Maugeri, Franck Rollier :

À propos de la Conversation de Juan-les-Pins

ENTRETIENS D’ACTUALITÉ

29

le mardi 9 décembre 2008

diffusé sur ecf-messager & archivé sur forumpsy.org

FRANCK ROLLIER : La Conversation de Juan-les-Pins

Deux demi-journées de Conversation viennent de s’achever à Juan les Pins, à partir des éléctro-brochures des CPCT d’Antibes et Marseille, et des Sections cliniques d’Aix-Marseille et de Nice. 80 personnes étaient présentes, moitié Bouches du Rhône, moitié Côte d’Azur.

Samedi

Sur un rythme enlevé, modulée par les interventions de Jacques-Alain Miller, avec la participation active des nombreux collègues des Sections cliniques et des ACF de nos deux régions, la Conversation a roulé sur la grande question du moment – comment "réduire la voilure" des CPCT en préservant leur valeur d’expérience ?

Jacques-Alain Miller proposa à la discussion les 7 points qu’il avait communiqués à la fin de la Conversation du CPCT-Chabrol, le 22 novembre dernier, en rappelant la nécessité de repenser les exigences du discours analytique, ce qui implique en particulier de se décoller de l’enthousiasme groupal, et de se prémunir contre les empiétements de l’administration sur notre souveraineté. Encourager l’esprit d’entreprise et les initiatives extérieures aux CPCT permettrait à ceux-ci, devenus plus sveltes, de se consacrer à la clinique et à la formation des psychothérapeutes (quand l’arrêté attendu en aura précisé les conditions).

Le déroulement programmé d’un traitement qui vise un résultat en 16 séances, s’oppose précisément à la position de l’analyste, lequel s’abstient d’utiliser les instruments du pouvoir de la suggestion. Comment alors nommer les CPCT, en étant au plus près de ce que nous faisons ? Convient-il que cette clinique continue de se pratiquer sous le signifiant "psychanalyse" ? ou bien faut-il lui préférer le terme de "psychothérapie" ? Comme l’ont fait remarquer plusieurs participants réticents, ce terme recouvre nombre de pratiques dépréciées.

La gestion, qui doit être radicalement séparée de la clinique, fût également mise à la question, des ajustements furent évoqués : si les acquis obtenus auprès de telle municipalité bienveillante sont à préserver, faut-il continuer la chasse aux subventions ?

Sur le versant clinique, faudra-il toucher à la durée limitée et à la gratuité ?

Plusieurs cas présentés par de jeunes collègues, tous issus des Sections cliniques, ont montré l’actualité de ces questions dans leur clinique au CPCT. Ils ont aussi témoigné d’effets de formation, d’une formation, mais qui n’est certainement pas la formation du psychanalyste.

Dimanche

La matinée suivante, consacrée à la discussion sur les Sections cliniques, a été l’occasion de revisiter l’histoire de la Section clinique depuis sa fondation il y a 30 ans. Jacques-Alain Miller a replacé les Sections cliniques et les CPCT dans le système plus large et diversifié qu’est le Champ freudien dans le monde, où doit prévaloir avant tout le souci d’authenticité face aux impostures.

A Juan-les-Pins, face à la mer et à l’horizon dégagé, nous avons eu la chance de vivre deux séquences exceptionnelles de par la liberté de ton et l’effort de pensée des intervenants, engagés dans le mouvement d’un work in progress animé par Jacques-Alain Miller – qui nous a offert, selon le mot de la fin de Hervé Castanet, un vrai moment de bonheur.

ARMELLE GAYDON : Quelques points vifs

Introduction par F. Rollier. L’Autre social nous demande d’entretenir un rapport avec lui ; d’où le risque plusieurs fois souligné de faire des CPCT au service du Discours du maître. D’où l’interrogation que nous replaçons au centre du débat : "Qu’y a-t-il de psychanalytique dans ce que nous faisons ?" Questions abordées : la modification du nom des CPCT, évoquée par Fabien Grasser (Centre psychothérapeutique de Consultations et de Traitement) ; réduire la voilure des CPCT est un principe acquis : jusqu’à quel point ?

Jacques-Alain Miller

7 points après la Conversation avec le CPCT de la rue de Chabrol :

1. Suppression de la RIM

2. La gestion des CPCT

3. Sélection des patients

4. Sélection des intervenants

5. Le démembrement du CPCT-Chabrol

6. La permutation

7. La gratuité

Discussion

- Suppression de la RIM, Réunion institutionnelle mensuelle des CPCT. JAM : institution "néfaste et fautive" qui mélangeait clinique et gestion. Réunir 90 personnes tous les mois provoque un effet d’identification collective immanquable, la captation imaginaire dans un grand "nous" qui promeut les effets de groupe et "un enthousiasme qui est plutôt un affect dont il faut se méfier", "conduisant à se persuader qu’on est les meilleurs, avec bien-être, copinage, solidarité et familiarité au lieu du Malaise dans la Civilisation". Lacan écrit dans "L’Etourdit" avoir voulu protéger l’Ecole des obscénités des effets de groupe. La force du discours analytique repose sur l’abstention d’un certain nombre de moyens. Le CPCT doit opérer cette opération de soustraction. Les réunions cliniques plénières sont à revoir. A Marseille, elles se font en deux groupes de taille différente.

- La gestion des CPCT : devrait faire l’objet d’un compte rendu écrit 1 ou 2 fois par an.

- Sélection des patients : il n’est pas sain de confier à des organismes extérieurs le soin de sélectionner les patients des CPCT. Antibes et Marseille n’ont pas passé ce type de convention. F. Grasser propose de les arrêter à Paris. Il s’agit aussi de questionner la pertinence de la sélection des patients par les équipes du Groupe A dans les CPCT (nécessaire demande du patient, question des patients chroniques…).

- Sélection des intervenants, ou consultants, des CPCT : l’Atelier de psychanalyse appliquée, l’APA, créé avant le CPCT, devait envoyer au CPCT des stagiaires. Ils sont restés à demeure, et on les appelle "psychanalystes". Il appartient à l’Ecole seule de reconnaître cette qualité. A Antibes, on les appelle "consultants-psychanalystes". A Marseille : "consultants".

- Le démembrement du CPCT-Chabrol : JAM a proposé d’externaliser les unités spécialisées (précarité, femmes battues…) et d’en donner la propriété à leurs animateurs. Cette idée n’a pas suscité de vocation à Paris. La question ne se pose pas à Antibes et Marseille.

- La permutation : elle doit être la règle, y compris pour les directeurs.

- La gratuité : la gratuité semblait impliquer un temps limité. Elle sera débattue. Comment faire ? deux secteurs dans chaque CPCT, avec un gratuit et un qui ne le serait pas ? Cas d’une patiente qui insistait pour payer ; elle est partie.

Autres points abordés

- Le rapport à la psychanalyse pure. Les CPCT étaient fiers d’afficher que les gens ne faisaient pas d’analyse après leurs 16 séances au CPCT. Ne faut-il pas se libérer complètement de ce carcan ?

- Le maniement du temps en 16 séances : les praticiens du CPCT parlent de "gérer" ce temps imparti. Comment manier cette variable ? Comment finir le traitement ? Faut-il lever la limite des 16 séances ? Les CPCT ont été conçus comme une "expérience lacanienne des TCC : une expérience lacanienne du traitement court" (J.-A. Miller), avec l’idée de forcer et de raccourcir le temps pour comprendre, ce qui oblige à focaliser sur le symptôme allégué dans la plainte, à mettre en place une procédure et à évaluer le résultat. Cela s’oppose point par point au Discours de l’analyste où la première supposition c’est qu’on ne comprend pas le discours du patient. Il s’agissait donc de créer un laboratoire expérimental de psychanalyse appliquée avec des psychanalystes et des stagiaires de passage, de faire de la psychanalyse appliquée, dans la mesure où on accepte certaines limitations dans la puissance de l’acte analytique. L’expérience a débordé ce cadre-là.

- Le débat ouvert depuis les Journées. "Nous en sommes maintenant à préparer le moment de conclure" (J.-A. Miller). "Je voulais faire une toute petite expérience, mais ce fut comme de la nitroglycérine : j’en ai mis une goutte, et cela a eu une puissance explosive. Nous avons si bien réussi que cela s’est répandu partout. C’est là que cela fait peur : nous travaillons au nom de la psychanalyse pour le discours du maître !"

- Accueil des patients. Marseille et Antibes ont un accueil téléphonique fait par des psychologues en analyse, formées à la Section clinique, dont l’une est salariée en tant que psychologue, l’autre comme secrétaire. Elles filtrent et orientent les demandes, puis transmettent les données aux consultants ; elles sont également en charge du secrétariat et du recueil des statistiques. Cette "clinique au téléphone" (J.-A. Miller) est une originalité. "La clinique, c’est autre chose que la psychanalyse : c’est un repérage objectivant des signes et indices qui permettent de classer ; donc, elle peut se faire au téléphone. Si vous aviez un local pour l’accueil, vous feriez autrement".

Finalités et fonctionnement

- Subventions. La discussion a porté sur l’idée de renoncer à toute modalité de subvention quelle qu’en soit la forme, et de ne pas décourager ceux d’entre nous qui le souhaitent de monter de petites entreprises avec l’Autre social, avec des subventions. Jacques-Alain Miller : "Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : nous avons les meilleurs rapports avec les autorités, conservons-les. Mais laissons ceux qui le souhaitent travailler avec des subventions, ils le feront sans engager l’Ecole, à titre personnel, et occuperont la périphérie du Champ freudien, avec notre aide".

- Changer le nom des CPCT ? Au départ, les CPCT devaient fonctionner avec des psychanalystes (notamment des AE) et quelques stagiaires. Le nom "Centre psychanalytique" était donc justifié. Changer le nom en "Centre psychothérapeutique" se payerait en baisse d’intérêt, car c’est un mot déprécié. La vraie question : comment ne pas être dans l’imposture ? Parler de Centre psychanalytique a l’intérêt de mettre la psychanalyse au centre des élaborations. La question reste ouverte.

- Les stagiaires. Est soulevé le problème du terme "stagiaire", si les consultants du rang B sont, comme à Antibes, des personnes en analyse depuis 10 ans, et depuis longtemps inscrits à la Section clinique. Jacques-Alain Miller souligne que, s’ils sont vraiment en analyse depuis 10 ans et en contrôle – ce qui n’est semble-t-il pas une modalité de sélection obligatoire dans d’autres CPCT –, alors, "la moindre des choses est de les appeler psychanalystes en formation". Par ailleurs, une commission devra assumer dans des conditions aussi transparentes que possible, la sélection des consultants, ce qui est loin d’être le cas actuellement.

- Le CPCT lieu de formation. Deux options semblent se dessiner : 1) ou bien le CPCT s’oriente vers être un lieu de stage pour un futur Institut de formation des psychothérapeutes (art. 52). Dans ce cas, il faudrait supprimer le mot psychanalyse dans le nom des CPCT ; 2) l’autre option est de voir en quoi il peut y avoir des lieux de psychanalyse appliquée, dont le CPCT. JAM : "Comment créer un CPCT plus conscient de ses responsabilités envers le discours analytique ?"

Compte rendu relu par JAM

SALVATORE MAUGERI : Dans l’après-coup de la Conversation

Cher Jacques-Alain Miller,

Si votre venue à Juan-Les-Pins a eu un effet sur moi, c’est celui du possible, de la possibilité de m’adresser à vous, au moins pour vous faire une proposition d’abord sur les Sections Cliniques mais aussi sur les CPCT.

Pour la Section Clinique, même si un peu comme dans un vieux couple, il me reste encore à réfléchir à ce qui pourrait parer à la routine pour entretenir ou relancer le désir, il est certain que je reste engagé au sein d’une École pour y défendre une Cause, celle de la psychanalyse, celle de l’Éthique de la psychanalyse. J’ai des idées mais je dois davantage les élaborer : la création et la co-animation d’Ateliers de clinique borroméenne, d’Actualités sociales de la psychanalyse et des thérapies, de Psychanalyse Appliquée.

Je serai aussi très intéressé par une Présentation Clinique d’enfant à Nice, mais les institutions contactées jusque-là se montrent très réticentes à ce dispositif-là. En attendant, j’irai à celles qu’organise Jacques Ruff à Gap, voire un jour à celles réalisées par Pierre Naveau à Paris.

Pour répondre aussi à votre question "Comment pourrions-nous être connus pas seulement localement ?", je chercherai le moyen d’envoyer certains de mes textes à la Rédaction de certaines revues comme La lettre mensuelle, La petite Girafe…

En termes d’ouverture, il y aurait la possibilité de faire des rencontres inter-Sections-Cliniques où je pourrais accompagner un enseignant de la Section et faire un exposé dans le cadre d’un thème qui serait travaillé par une autre Section Clinique. La seule fois où j’ai fait quelque chose qui se rapprochait de cela, c’est lorsque le 8 décembre 2007 j’accompagnais Franck Rollier dans le cadre de l’Atelier de Psychanalyse Appliquée à Paris. Certains participants m’avaient demandé mon texte que j’ai envoyé à Marie-Hélène Brousse et qu’elle a ensuite diffusé aux participants. Dans le cadre de l’ACF, j’ai pu participer aux journées Connexions, très enrichissantes car réunissant autour d’une table un magistrat, un philosophe (Jean-Bernard Paturet) et des psychanalystes : j’ai présenté un texte sur le secret et la responsabilité, à l’heure où certaines institutions se mettaient à exprimer des fantasmes de transparence et de traçabilité. J.-B. Paturet m’a ensuite demandé de développer davantage mon texte pour qu’il puisse le présenter et le travailler avec ses étudiants à Montpellier.

Je pourrais vous envoyer ces textes-là si vous le souhaitez (ou bien d’autres encore).

En vous écoutant distinguer au sein des CPCT, ceux qui d’une part s’orienteraient vers des traitements courts, et d’autre part ceux à qui on pourrait envisager des traitements plus longs, il m’est venu l’idée de proposer des Centres de Traitement Possible en Psychanalyse (CTPP) comme moyen d’inclure dans nos appareils notre souci d’authenticité. Je m’appuie sur le titre de l’ouvrage de Lacan D’une question préliminaire à tout traitement possible…. En effet, en jouant sur l’équivoque du signifiant possible, on laisserait d’une part entendre la possibilité ou pas, de mener un traitement avec un sujet, notamment un sujet qui viserait dans sa demande uniquement le thérapeutique. À nous de nous poser toutes les questions préliminaires et d’être suffisamment vigilants dans ce traitement court : ce serait là une conduite de traitement un peu comme ce qui se fait déjà au CPCT, en visant des apaisements liés soit à la pacification de la jouissance, soit à des effets de sens et de signification.

Cependant, si l’on accueille des sujets qui ont une demande analytique ou des sujets dont les premiers effets thérapeutiques obtenus ont éveillé la question de l’analyse, peut-être que ce serait aussi le lieu où on travaillerait donc la possibilité de déboucher sur une analyse soit vers un autre analyste en libéral, soit vers le consultant lui-même à l’extérieur du Centre (sous réserve de pouvoir s’affranchir financièrement de l’Autre social, pour qu’il ne puisse pas nous accuser de clientélisme).

Ces idées ne valent peut-être pas grand-chose mais je tenais à vous les adresser. Je vous ai trouvé à la fois touchant et dynamisant. Je tiens à vous remercier pour votre venue à Juan-Les-Pins, pour tous les éclairages que vous nous avez apportés (notamment sur les coulisses de l’École, les enjeux politiques menaçant la psychanalyse…), et surtout pour nous avoir donné la parole (à nous les jeunes) et nous avoir ainsi permis d’exprimer des choses importantes, des questions qui nous tiennent à cœur, sur la place et l’avenir de la psychanalyse, notre avenir en tant qu’analyste et/ou en tant que membre de l’École.

Bien à vous.

PUBLIÉ 74 RUE D’ASSAS À PARIS 6è PAR JAM

Electrobrochures Conversation de Juan Les Pins

samedi 6 décembre 2008

Entretiens d'actualité n°28

Une contributions de Fabien Grasser : Vers un Nouveau CPCT

ENTRETIENS D’ACTUALITÉ

28

le vendredi 5 décembre 2008 (2)

diffusé sur ecf-messager & archivé sur forumpsy.org

ÉDITORIAL

Fabien Grasser, directeur du CPCT de la rue de Chabrol à Paris – le grand CPCT, le premier, à l’origine de l’enthousiasme pour la " psychanalyse appliquée " dans le Champ freudien – m’a fait parvenir un texte propositionnel dont il me dit que c’est " une ébauche ", destinée à être " mise au travail " dans la communauté des consultants de son établissement. Il m’a autorisé à le diffuser dès aujourd’hui, de telle sorte que le débat soit d’emblée élargi au Champ freudien. Je l’en remercie vivement. Une page se tourne : après les interrogations, les critiques, les témoignages, ce texte inaugure le temps des réformes. Je le mettrai en discussion dès demain à Juan-les-Pins, lors de la Conversation qui réunira les ACF de la région ; les électrobrochures des CPCT et Sections cliniques d’Antibes, de Marseille et de Nice, déjà diffusées aux participants, seront prochainement mises en ligne sur le site forumpsy.org – Jacques-Alain Miller

PS : le décryptage de la Conversation de Bordeaux (18 octobre) est sur le site forumpsy

FABIEN GRASSER : Vers un nouveau CPCT

Centre Psychothérapeutique de Consultations et traitements

Comme nous l’a rappelé Jacques-Alain Miller, la psychanalyse appliquée n’est qu’une forme de psychothérapie, donc de traitement à effets thérapeutiques, mais qui dans notre champ doit être orientée par l’enseignement de Lacan.

La psychothérapie est directement issue de la psychanalyse, de son application dans des institutions diverses depuis ses débuts, même si la dévalorisation de l’usage du signifiant psychothérapie dans le discours commun a ouvert à des pratiques qui n’ont plus aucune parenté avec la psychanalyse.

Il s’agit en somme de redonner dans notre champ sa valeur d’origine à ce signifiant, de l’articuler sur le modèle des perspectives de l’Acte de Fondation de Lacan qui oriente la politique de la psychanalyse dans notre École par sa " section de psychanalyse appliquée ". Lacan dit aussi de cette section qu’elle est " de thérapeutique et de clinique médicale ". Elle cible tout particulièrement l’étude clinique diagnostique, les choix thérapeutiques possibles dans le cadre de l’application de la psychanalyse à la thérapeutique, ce qui semble aujourd’hui particulièrement bien venu face à l’évolution des cliniques médicales, psychiatriques, qui, prétendant parfois à son assimilation, rejettent toujours plus la présence du discours analytique en leur sein.

Le contexte actuel, la nouvelle législation en cours sur la formation des psychothérapeutes sont aussi l‘opportunité de créer un lieu de stage pour la formation de psychothérapeutes, je propose que nous infléchissions progressivement le fonctionnement du CPCT vers cette nouvelle perspective en l’adaptant à la dimension plus modeste sur le plan clinique que cela comportera.

Conséquences sur la pratique clinique

Il ne peut y avoir d’analyste dans un tel lieu, le fut-il ailleurs, lorsqu’il l’est de l’École. Il y a des psychothérapeutes orientés par l’enseignement de Lacan, à l’origine membres de l’ECF, et des psychothérapeutes en formation tous au moins analysants.

Le CPCT reste un lieu particulier quant à l’adresse qu’il est devenu pour une catégorie de sujets qui ne s’adressent pas à un analyste la plupart du temps, affectés qu’ils sont le plus souvent de psychoses ordinaires.

Il est ouvert au tout venant des demandes, mais lorsqu’elles sont spontanées. Néanmoins, des conditions d’accueil qui semblent incontournables sont à renforcer pour maintenir l’orientation lacanienne d’une telle pratique psychothérapique. Elles requièrent une demande effective du sujet et non pas une indication de l’Autre institutionnel ou social, soit une demande qui, dans les limites de la parole, offre un point de singularité du sujet, une problématique du symptôme propre à lui, et ne soit pas fixée dans une catégorie de symptôme socialement répertoriée.

Il s’agit en effet de s’opposer à la catégorisation des symptômes, à la tentative d’universalisation réductrice par le discours du Maître, et de ramener à la singularité du symptôme, par le biais du transfert (non au lieu, mais au discours qui en est la référence, le discours analytique). Ceci implique de ne pas se laisser encombrer " d’indications ", encore moins " d’injonctions ", et de filtrer de nombreuses demandes artificielles qui viennent de l’Autre, et de maintenir aussi l’ouverture possible vers une analyse pour certains sujets qui peuvent en bénéficier.

Il ne peut donc pas y avoir d’unités spécialisées de " précarité ", de " femmes maltraitées ", de " dépression ". On doit pouvoir recevoir tous les ages, mais sans " mono symptômatisation ". Seul un CPCT Général peut fonctionner, même si l’accueil doit pouvoir se modifier quant à ses semblants selon les ages. Les intervenants de l’équipe A auront notamment pour tâche d’estimer la qualité des demandes et de les filtrer lors des entretiens d’accueil et des consultations. Signalons qu’il ne semble pas y avoir de candidats à ce jour pour mener une expérience d’externalisation des anciennes unités spécialisées.

Conséquences sur la " Formation clinique ", et permutation

Le CPCT sera un lieu de formation psychothérapeutique.

Pour l’équipe B, seuls des stagiaires choisis, une vingtaine par promotion (APA ?? ou SC, ou… après entretiens, jamais de manière systématique) peuvent bénéficier d’un temps de stage pratique de formation de psychothérapeute orienté dans le cadre d’une " validation de ce type de pratique psychothérapique ". Une commission composée de membres de l’équipe A aura pour charge leur admission. Il semblerait judicieux d’articuler cette formation de psychothérapeutes, non à l’ECF (psychanalyse pure) mais à un lieu qui puisse délivrer un diplôme de psychothérapeute (Université, UPOL ??), par convention ou par lien organique à cette Université*. La durée du stage sera fixée selon le temps validant agréé pour une telle formation, 2 ans par exemple (correspondant au nombre d’heures que préconise l’arrêté de Mr B. Accoyer sur la Formation des psychothérapeutes, prévu prochainement). Le stage de Formation sera payant pour chaque stagiaire étudiant.

Une équipe A (15 à 20 personnes) aura d’abord pour fonction d’encadrer les stages pratiques et d’enseigner la pratique de la psychothérapie d’orientation lacanienne. Elle sera choisie parmi des membres de l’ECF qui le demandent, ayant compétence pour un tel encadrement (pratiques institutionnelles…, enseignants de sections cliniques…).

L’équipe A pourra permuter tous les trois ans par tiers.

Une équipe de gestion administrative de 6 personnes sera choisie parmi les membres de l’équipe A à partir de leur deuxième année de présence au CPCT pour une durée de deux ans. Les activités de clinique et de gestion seront totalement séparées.

Sur le plan clinique

Les membres de l’équipe A assureront accueil et consultations initiales, estimeront la qualité des demandes et la possibilité de leur donner suite dans le centre, ou de les orienter dès ce premier temps. Ils adresseront les cas relevant d’un traitement psychothérapique aux membres de l’équipe B

qui ne pourront pas recevoir plus de 4 patients en même temps. (2h/semaine).

Chaque cas ainsi orienté vers un stagiaire de l’équipe B, la direction de son traitement, sa conclusion, seront suivis dans un groupe d’élaboration clinique bi mensuel ou mensuel sous la responsabilité d’un membre de l’équipe A.

Une réunion clinique mensuelle obligatoire sera l’occasion de questionner cette pratique de la psychothérapie et ses spécificités d’orientation pour chacun des membres de l’équipe B.

Un enseignement

Des séminaires (théorique, de recherche) seront organisés (3 au maximum dont 1 obligatoire pour les stagiaires), dont les thèmes seront choisis chaque année ou tous les deux ans par un comité scientifique composé de membres de l’équipe A et de l’Université en convention.

Le cursus de formation du stagiaire comportera des enseignements dans le cadre de l’Université qui seront à la charge de cette dernière.

Conséquences directes sur le fonctionnement actuel

- Statuts. De nouveaux statuts sont à envisager. Actuellement, le CPCT-Paris Chabrol est en étroite relation avec les instances de l’ECF. Il s’agit de réfléchir à des statuts articulés à la future Université de " psychothérapie " qui comprendront outre le conseil d’Administration pour la gestion proprement dite, un conseil scientifique en étroite relation pour les questions cliniques et de formation.

- Permutation. Une commission de quatre personnes doit être mise en place (Serge Cottet, Victoria Horne et moi-même en faisions partie jusque-là, Esthela Solano est à remplacer).

D’ici fin 2009. Fin du dernier stage APA (2007).

A ce jour : 88 intervenants décembre 2009

A = membres de l’ECF

26 liste A (consultants et responsables de groupe) 15

17 liste A’ 10

B = non membres de l’ECF, non membres de l’APA

10 5

Stage APA 2005

10 5

Stage APA 2007

25 5

Appel à nouveaux intervenants 10 ?

Total : 50

Finances. Tant que le CPCT nécessite un fonctionnement financier autonome :

Subventions seulement pour le fonctionnement général, pas pour des actions spécifiques selon des symptômes socialement catégorisés.

Les conventions ne doivent pas imposer de réception systématisée de patients sur indications d’administrations ou d’institutions.

Les tarifs des conventions de supervisions actuels sont insuffisants. En outre, elles ne doivent relever que de la mission concernée et ne pas impliquer de patients adressés par l’institution. Seuls les membres de l’équipe A peuvent y répondre à condition d’être intéressés. Dédommagements de préparation de déplacement et de temps à réestimer.

Interruption des dédommagements par facturations de prestations pour les consultations au CPCT.

Refonte des après-midi de formation en une véritable activité de formation permanente. Thèmes de clinique et thérapeutique générales, non spécifiques d’une pratique du CPCT. Articulation à UFORCA pour obtenir un agrément solide ??

Groupe de recherche sur la question de la gratuité pendant trois mois afin de proposer une modalité de paiement à mettre à l’épreuve jusqu’à fin 2009.

Réévaluation de la validité du tempo des seize séances ?

Projet de paiement d’inscription par les stagiaires en formation de psychothérapeute.

PUBLIÉ 74 RUE D’ASSAS À PARIS 6è PAR JAM


vendredi 5 décembre 2008

Entretiens d'actualité n°27

Miquel Bassols, Antoni Vicens : Le débat espagnol commence

Autres contributions de Luc Garcia et Joëlle Joffe

ENTRETIENS D’ACTUALITÉ

27

le vendredi 5 décembre 2008

ÉDITORIAL

Le filon s’épuise. Le thème CPCT a déjà mobilisé vingt-six numéros des présents Entretiens ; on trouve sur le site forumpsy.org les électrobrochures des CPCT de Bordeaux, Lyon, Paris ; on y trouvera la semaine prochaine celles d’Antibes et de Marseille, et le décryptage complet de la Conversation de Bordeaux (18 octobre). En dépit de leur qualité, nombre des textes que je reçois – qui sont surtout des témoignages d’un itinéraire personnel – n’appellent pas la publication. On attend autre chose : connaître les décisions prises par les responsables en fonction des éléments apparus au cours des échanges. L’heure, à mon sens, n’est pas à ressasser, mais à s’entretenir de l’Ecole elle-même – ce qu’elle est, ce qu’elle peut être, ce qu’elle ne doit pas devenir. – Jacques-Alain Miller

PS : le débat a commencé en Espagne, à l’initiative de la nouvelle Présidente de l’Ecole, Lucia D’Angelo ; je donne ici les deux premiers textes parus, qui sont d’Antoni Vicens et de Miquel Bassols, qui tous deux sont également membres de l’ECF.

ANTONI VICENS : Au CPCT de Barcelone

Chère Elvira Guilañá, chers collègues,

C’est en octobre 2004, date où fut fondé le CPCT de l’ELP à Barcelone, que j’ai commencé à y travailler. J’ai ensuite participé au CPCT de l’ECF, rue de Chabrol à Paris, de mars à mai 2005, jusqu’à ce que je revienne à Barcelone. J’ai décidé d’interrompre cette expérience. Je quitterai le CPCT lorsque les traitements que j’y conduis seront terminés.

Je suis très satisfait de l’expérience que j’ai pu faire au CPCT, tant au plan clinique qu’institutionnel. Mais je crois que travailler gratuitement ne doit se faire que pendant un temps limité et en sachant précisément ce que l’on veut obtenir ; le faire sans limites et par inertie pourrait aller à l’encontre des objectifs mêmes que l’on poursuit.

L’École soutient aujourd’hui un débat sur l’expérience des CPCT.

Pour ce qui est de l’aspect clinique de ce débat, il me semble évident – comme le rappelait Francisco-Hugo Freda dans son dialogue avec Jacques-Alain Miller – que les CPCT se sont créés au moment où le concept de psychose ordinaire s’introduisait dans notre clinique. Explorer cette notion a été, me semble-t-il, l’un des moteurs de notre formation ces dernières années. Et l’avancée de cette recherche au sein des CPCT a été très importante.

Sur le plan institutionnel, les CPCT ont instauré une plate-forme de conversation entre les membres de l’École. Mais il nous faut saisir que ce résultat ne peut être que temporaire car, si ce qui nous unissait était l’espoir de distribuer un bien aux citoyens, nous ne devons pas oublier que ce bien et cet espoir ne correspondent pas au discours analytique.

Enfin, sur le plan politique, les CPCT ont été un instrument adéquat pour décompléter le concept de santé mentale, et celui d’une psychanalyse qui y serait appliquée. J’ai toujours soutenu que les CPCT n’étaient pas des institutions de santé mentale et que dispenser un traitement gratuit nous permettait de nous distancer des initiatives qui confondent la psychothérapie avec une psychanalyse low cost.

Avec toute mon affection et ma considération.

Barcelone, 30 novembre 2008

Traduit de l’espagnol par Pascale Fari et Beatriz Vindret

MIQUEL BASSOLS : Des mathématiciens, des joueurs d’échecs et des psychanalystes

J’ai reçu une invitation au débat fait par notre présidente Lucia D’Angelo. Parallèlement j’ai reçu un texte très intéressant qui vient d’être publié en catalan : il s’agit de A Mathematician’s Apology, "Apologie d’un mathématicien", écrit en 1940 par Godfrey Harold Hardy, illustre mathématicien anglais qui s’est consacré à la mathématique pure. Sa lecture me semble très conseillable suite à la référence faite par Jacques-Alain Miller. Dans son premier cours du 12 novembre de cette année, Choses de finesse en psychanalyse, il a fait référence à la différence entre mathématique pure et mathématique appliquée afin de centrer notre actuel débat autour de la psychanalyse pure et appliquée.

Voici une citation du texte de Hardy dans sa défense de la mathématique pure : "Je crois que je pourrais renforcer mon argument en faisant appel aux sentiments des joueurs d’échec. Un maître d’échecs qui joue dans les plus importants tournois, il est certain qu’il méprise l’art purement mathématique subjacent aux problèmes d’échecs. Le joueur garde l’art mathématique comme une réserve qu’il peut utiliser en dernier recours." L’idée d’Hardy est que la mathématique pure, – "l’authentique" arrive-il à dire –, peut être dédaignée, voire oubliée, dans les applications que font d’elle les physiciens ou tous ceux qui y trouvent une utilité technique. Il peut arriver au maître d’échec évoqué par Hardy la même chose qu’aux boulangers évoqués par Richard Sennett, cités lors des dernières journées Ripa à Barcelone par notre collègue Mercedes de Francisco : ils savent appuyer sur les boutons pour faire le pain, mais ils ne connaissent plus le noble art de faire du pain. Le gagnant de la partie sait faire les mouvements pour produire l’échec et mat après avoir appris par cœur plusieurs fins de partie, – comme la machine Deep Bleu face à Kasparov –, tout en dédaignant l’art mathématique propre à la logique de ces mouvements. Un jour, il pourrait lui arriver ce qui est arrivé aux personnages du conte de Ray Bradbury évoqué par Jacques-Alain Miller lors de la journée Ripa : des personnages avec des grands ordinateurs qui avaient oublié comment il faut traiter un problème jusqu’à l’arrivée de quelqu’un qui, avec un crayon et un papier, arrive à le résoudre.

Le problème n’est pas banal. La caricature qui mettrait en série ses personnages avec le praticien actuel de la psychanalyse, – celui qui risquerait d’oublier son art derrière les applications thérapeutiques –, ne doit pas nous cacher la véritable nature du problème, qui fait partie de la nature même de la psychanalyse.

Mais continuons encore un peu cette argumentation du côté de la mathématique pour voir ce qu’elle a à nous apprendre. Dans l’excellente Introduction à l’édition catalane de l’œuvre d’Hardy, le mathématicien Josep Pla écrit quelque chose qui peut être surprenant : "Il ne faut pas confondre la mathématique appliquée avec l’application de la mathématique (…) La mathématique appliquée est mathématique, elle fait partie de ce qui est inclus du point de vue sémantique dans le mot mathématique. Les applications de la mathématique sont les usages, plus ou moins restreints, que font les physiciens de la mathématique, – il faut être ferme – : les ingénieurs, les architectes, les informaticiens, les biologistes, les sociologues, et d’autres scientifiques. Un mathématicien appliqué, j’insiste, fait de la mathématique." Ce qui est dit est d’autant plus clair que tautologique. Or, un physicien par exemple, ne fait pas des mathématiques, – ni pure ni appliquée –, mais il applique la mathématique de manière restreinte à des phénomènes qui en réalité ne sont pas des phénomènes mathématiques. Par conséquence, seul le mathématicien fait réellement de la mathématique appliquée au moment où il applique la mathématique avec toute sa puissance… aux phénomènes proprement mathématiques ! En suivant cette ligne d’argumentation, la conclusion d’Hardy est : "Tout cela peut sembler évident, néanmoins reste assez confus puisque les contenus le plus ‘utiles’ semblent parfois être les plus ‘inutiles’ dans l’apprentissage (…) En ce qui me concerne, je n’ai jamais rencontré une situation où mes connaissances scientifiques, sauf celles en mathématique pure, m’ont servi à quelque chose" (les italiques sont de nous). Finalement, la plus grande utilité n’est pas celle qui découle des applications de la mathématique dans ses usages restreints, mais celle que le mathématicien Hardy a trouvé dans la mathématique pure, celle qui permet l’application pour les propres phénomènes mathématiques. Je dois avouer que l’argumentation me semble impeccable et qu’elle peut nous apporter quelque chose à notre débat.

En ce qui nous concerne, ne conviendrait-il pas aussi de distinguer la psychanalyse appliquée des applications de la psychanalyse, des usages plus ou moins restreints que nous faisons de la psychanalyse dans ses diverses potentialités ? Par exemple, – et j’arrive ainsi à l’un des points clés de notre débat –, l’application que nous faisons de la psychanalyse dans les Cpct est un usage restreint et mesuré de la psychanalyse dans les "consultations" et les "traitements" spécifiques. Il s’agit d’une application avec laquelle nous produisons, par surcroît, des effets thérapeutiques. Il est convenable de ne pas oublier que la thérapeutique est ici un effet collatéral, – un "dommage collatéral" risquerais-je de dire, et non pas le champ spécifique de l’application. Le plus "utile" du point de vue de la demande sociale n’est pas, ne devrait pas l’être en réalité, le plus intéressant et utile dans la perspective propre à la psychanalyse. Le plus utile pour la psychanalyse est ce qui semble être le plus inutile pour la demande sociale dans les "consultations et traitements", le plus utile pour nous est constitué par ce que nous pouvons appliquer à la psychanalyse de tout cela. Serait-il exagéré de dire que le psychanalyste ne fait de la psychanalyse appliquée que quand il applique la psychanalyse à des phénomènes proprement analytiques ? Il me semble qu’il s’agit d’une perspective intéressante et c’est peut-être le mieux que nous devrions attendre d’un analyste dans l’Ecole. C’est ainsi que je tire un bénéfice de cette modalité "mathématique" d’argumentation. Elle rend plus présente une question qui ne devrait jamais être évidente dans une école, qu’est-ce qu’un psychanalyste ? Ou bien, selon l’expression de Lacan, ce que la psychanalyse nous enseigne, comment l’enseigner ?

Nous y sommes. C’est par ce biais que ce que nous appelons la psychanalyse pure, comprise comme une expérience et non pas comme une thérapeutique, trouve aujourd’hui sa raison d’être. Mais ceci peut déjà être motif pour une autre contribution au débat.

Traduit de l’espagnol par Carolina Koretzky

LUC GARCIA : Psychanalyse pure, psychanalyse appliquée

Il me semble parfois que la salle d'attente d'un psychanalyste, je veux dire par là qui pratique en ville, en privé, en libéral, comme on voudra dire, ressemble à une institution. Les patients partagent quelques fois à plusieurs, à deux ou quatre ou plus, le café après leurs séances, celle-ci a besoin de parler à telle autre, celle-ci rencontre celui-là dans le train, celle-là se fait discrète parce qu'elle trouve que ces gens parlent vraiment pour ne rien dire, sinon à effacer le tranchant d'une séance afin d'en dissoudre la portée et le vécu, et qu'elle est au travail de ses séances, de l'intime de ce qui cloche et que ça ne se partage pas, celui-là n'est pas bavard mais pour d'autres raisons, on ne les sait pas, mais on s'en rend compte, c'est comme ça, etc. Dans le quartier d'un psychanalyste, quelques boutiques apprennent à connaître les rendez-vous des patients... la boulangerie prise d'assaut, le magasin de vêtement à l'angle de la rue. En somme, c'est une "institution spontanée" – je reprends là un terme employé dans un autre cadre, par Jean-Robert Rabanel, le responsable thérapeutique du Centre Thérapeutique et de Recherche de Nonette. La salle d'attente du psychanalyste est ce lieu singulier où se côtoient les lecteurs du Figaro ou les lecteurs de Courrier International, les pauvres, les riches, les paumés de la vie, les sûrs d'eux ou ceux, qui, déjà, trouvent un moment d'apaisement pour quelques fois même appeler quelqu'un avec le téléphone portable, quelqu'un qu'ils ne pourraient appeler ailleurs. On pleure, on se cache pour pleurer, on déchante, ou on est enchanté, on arrive perdu, on ressort ragaillardi par le transfert ou on claque la porte jusqu'à la prochaine séance. Salle d'attente, certes, le lien est celui-là : le transfert.

De pure ou d'appliquée, je ne pourrais faire la distinction, comme ça, dans la définition, malhabile d'interroger le signifiant pour le faire causer. ça en passe à un moment donné par l'expérience, par le vivant corporel de l'expérience, et de ce qui s'y raccroche, à savoir ce qui s'ignore de toujours insister et que l'on nomme inconscient, qui se déforme, se réforme, mais ne négocie pas. Il m'a toujours semblé qu'une dimension de la psychanalyse était toujours à l'œuvre, quel que soit le lieu, quelle que soit l'heure, quelles que soient les circonstances, celle simplement, déjà, du transfert – ce point de confiance comme une ancre. Du tranchant quelques fois d'une séance de trois minutes. Par le transfert, il n'y a pas non plus de négociation possible.

Si l'on appelle "appliquée" la psychanalyse qui se servirait des outils freudiens "ailleurs", "dehors" – le transfert, l'inconscient – pour ne dire que ceux-là, qui me paraissent centraux, si en plus la psychanalyse "appliquée" serait cette merveille que l'on attendait plus, et qui ferait nécessité par force d'évidence à constater que la psychanalyse s'adosse d'un discours analytique, et que l'on se surprend à constater qu'il se diffuse comme un discours, si franchement il faut que la psychanalyse soit "appliquée" pour trouver de l'émerveillement à la pratique, alors, en retour, à l'inverse, je me demande vraiment ce qui a bien pu conduire à l'ignorer tout le temps où l'on ne parlait pas de la psychanalyse "appliquée". C'est alors que la "psychanalyse pure", par contraste, vit dans l'ignorance de ses propres usages. Et là, franchement, c'est bizarre, pour le moins.

A priori, que l'on ignore en quoi la psychanalyse opère, ça me trouble. Que l'on s'étonne que ça opère en raison du fait (et c'est bien la conjonction qui est troublante) que l'on ouvre des officines pour ça, c'est encore plus troublant. Encore plus troublant sur la clarté et sur l'orientation qu'engage une pratique de la psychanalyse, sur l'éthique qui fonde l'acte du psychanalyste. Nous le savons bien pourtant, la psychanalyse et le refus de la vérité par laquelle le psychanalyste opère ne font pas bon ménage. Ou alors, ça fait le ménage, dans le style, on met la poussière sous la moquette.

La psychanalyse engage une tragédie, une mise, un désir, un mouvement par lequel, après, ce n'est pas comme avant. Donc, un rapport à l'acte. En 16 séances, on est stupéfait qu'il y ait un avant d'un après. Mais diable, comment donc on l'avait oublié, sinon de n'avoir pas fait l'expérience qu'un mot, déjà, une interprétation, une séance, un instant, aussi minime qu'il soit devant le chronomètre, peut changer une vie ? Quelle cure, ou quel oubli de la cure, c'est selon et c'est à distinguer, a marqué ceux que l'on dit "chevronnés" pour avoir besoin d'ouvrir des structures immenses, parfois, petites, d'autres fois, afin de retrouver le goût de la subversion analytique quant au discours ? Comment l'ont-ils oublié cette subversion qui sauve la vie, qui donne de l'air, qui soutient, qui offre une place ? Ou alors, que voulons-nous oublier au passage ? Il y a là une énigme, celle du refoulé. Si appliqué s'entend comme le passage, enfin !, d'assumer, il était temps !, ce qui engage un acte, alors là, ce qui se pose, ce n'est plus simplement la question du pur ou du pas pur, ou la nécessité immédiate d'aller pêcher des chèques, mais déjà, en premier, la fidélité à laquelle on se tient d'une rencontre et de l'engagement qu'on lui porte. Fallait-il vraiment aller dans un "mini-se-taire" pour tâter du muscle du discours analytique ? Quel dommage... Quel dommage, surtout, pour les psychanalystes, et à la suite, pour chacun de nous, qui est psychanalyste ou ne l'est pas, en profession s'entend !

En résulte ce côté, branchement sur l'Autre pour assumer son acte. Ce côté "conséquent" connu de la bouche de celui qui gère, fut-ce un ministère ou un établissement de psychanalyse appliquée – je reprends là l'excellent mot de Jacques-Alain Miller, l'établissement de psychanalyse appliquée, comme on dirait un restaurant de province où l'on cuisine délicatement une mousseline insipide mais où le serveur "entoure-loupe" de son côté mielleux pour vous faire le portrait et vous interpréter, "Ah, Monsieur aime la mousseline, Monsieur a du goût, Monsieur est comme ci, comme ça, j'apprends à connaître Monsieur...", alors que l'on sait bien, précisément, que l'acte opère d'une inconséquence, et que le lieu, l'objet a de la psychanalyse, c'est un divan, on peut le trouver comme cause, comme cause horrible, comme cause pas facile, comme cause terrible, géniale, fabuleuse, pas idéale, etc. Mais mince quoi, ne l'oublions pas, et ne cherchons pas des bonnes âmes admiratives par l'administrative engeance pour nous le rappeler. Hop, retour sur le divan si nécessaire.

JOËLLE JOFFE : CPCT et ECF

Quand Moïse, absent "trop longtemps", est redescendu du Mont Sinai avec les tables de la Loi, le Peuple avait réclamé un Dieu, donné à Aaron les "pendants d'oreille en or" de ses femmes, fils et filles et adorait le veau de métal fait de la substance brûlée. Lors des Journées de l’Ecole, JAM a replacé la psychanalyse et la formation de l'analyste (analyse personnelle, contrôle, passe) via le transfert au centre de l'Ecole.

Sollicitée par son directeur peu après les débuts du CPCT, c’est très volontiers que j'ai accepté d’offrir mon temps et mon expérience de praticien et j’y ai travaillé deux ans selon l’engagement que j’avais pris.

Le travail clinique y était sérieux et pouvait apporter satisfaction et enseignement et j'en remercie les collègues. Cependant pour le membre récent de l'ECF que j'étais (passe à l'entrée), l'expérience a eu une valeur d'étrangeté :

- les hésitations logiques de l'installation d'une pratique clinique nouvelle m'ont en effet amenée à entendre à un rythme rapide la pertinence affirmée de règles différentes dans des énoncés successifs de "vérité", davantage que le Réel impossible (s’inscrire sous le discours du Maître en le refusant, ou… le nombre croissant de "patients"). "Il est de la caractéristique du faux de rendre tout vrai" lit-on dans la logique du fantasme.

- un transfert "minimal" était nécessaire pour qu'un sujet revienne mais la fin programmée devait aussi en protéger.

- l'amélioration du symptôme sans toucher au fantasme était la visée, effet thérapeutique oblige.

- la question de la gratuité un moment évoquée a été mise de côté. Donc non pas une clinique sous transfert, mais une clinique under control.

Un "traitement de psychanalyse" sans transfert, sans fantasme, sans circulation d'argent, tout orienté vers le symptôme qu'il s'agirait de rendre psychanalytique cependant et de supprimer, dans un temps déterminé à l'avance était prévu face à des sujets le plus souvent hors discours, très désarrimés ou au moins dans une "précarité symbolique" selon la jolie expression de Francisco-Hugo Freda.

Psychiatre praticien de secteur public d'origine, entrée à l'ECF pour faire partie d'une communauté de psychanalystes, la rencontre prenait des airs de malentendu.

Les discussions sur les recherches de subvention ont été envahissantes. La réussite des démarches du directeur du CPCT et de quelques collègues auprès de l'Autre du social et du politique fut un succès sur ce point mais on peut se demander si le coût financier n'était pas inférieur au coût de cette "pompe à libido" qu’évoquait JAM. Par ailleurs, il est vraisemblable que de jeunes collègues se sont un peu égarés dans la confusion d'une pratique clinique même contrôlée par des analystes de l'Ecole et la formation d'un analyste et j'ai pu entendre de tels propos.

Un nombre certain de collègues de l'Ecole et spécialement ceux qui avaient des responsabilités cliniques dans des institutions ont pu s'étonner d'un lieu d'école finalement peu éloigné de la pratique de leur lieu de travail orienté par la psychanalyse lacanienne à la différence notable qu'ils n'auraient pas osé affirmer y faire de la psychanalyse ni former des analystes. Des praticiens cliniciens éclairés, psychologues ou psychiatres y trouvent une place.

L'enthousiasme était tel dans les instances du CPCT que ces voix souvent timides d'ailleurs ne pouvaient être entendues dans cette harmonie heureuse, malgré une inflation progressive de réunions. Dans ce rêve de "blend", une langue "maîtr/ane" naissait.

Le "psychanalyste du monde extérieur" doit se garder des deux excès opposés : vouloir le "bien" d’un sujet malgré lui comme nos gouvernants et vouloir que tout sujet devienne plus ou moins un analysant.

L'ECF est maintenant d'utilité publique, ce qui est souhaitable à notre époque.

Les CPCT ont une fonction de "fenêtre sur le monde" tant pour le Champ freudien que pour l'Autre de la demande sociale, au-delà des "services rendus".

La reprise des signifiants contemporains (enfants, adolescents, dépression, précarité...) pour créer des unités "dédiées" avec les subventions assorties et les effets de séduction obligée, risque de confronter l'ECF à une alternative impossible, renoncer ou plier le discours analytique au discours du Maître. La pratique de la responsabilité d'un secteur de psychiatrie publique toujours plein de "succès" si l'on se réfère à la quantité exponentielle des demandes, enseigne cela dès qu'on vise un projet "ciblé par l'Autre" en position de Maître. La psychanalyse appliquée à la thérapeutique ou plutôt la "psychothérapie orientée par la psychanalyse" (pas trop de suggestion et de subjectivité du thérapeute ! effet de soulagement du sujet, solution élégante, suppléance) peut trouver sa place et c'est d'ailleurs le cas, dans les lieux "d'écoute et de soins" où travaillent beaucoup de collègues de l'Ecole. Je lis aussi la modestie des collègues qui ont créé récemment de nouveaux lieux sous l’impulsion actuelle.

L'ECF, pour garder sa singularité, doit rester vigilante à ne pas être conquise par le succès qualitatif et chiffré de ses consultants. Une "vitrine" est importante pas un show room. Notre Ecole de psychanalyse attire les collègues orientés par l'enseignement de Lacan prolongé par celui de JAM et de quelques autres avec la grâce du transfert. L’avenir d’une illusion avec le Père était problématique ; sans le Père il est peu envisageable que la psychanalyse soit quelque jour un succès grand public ; certains en tirent fierté, d’autres s’y résignent. Le Réel c’est l’impossible disons-nous. La quantité de libido et de temps de chacun est limitée; n'est-il pas souhaitable que celle des analystes de l'Ecole soit orientée vers la pratique, l'enseignement, la recherche de la psychanalyse pure et qu'une activité "sociale" de psychanalyse appliquée dépendant de l'ECF reste certes présente dans le monde contemporain mais marginale.

L'embrouille subjective des sujets au un par un et les moments de passe énoncés ne relèvent-ils pas davantage du travail d'une école de psychanalyse que l'écoute à court terme de l'innombrable qui souffre ?

PUBLIÉ 74 RUE D’ASSAS À PARIS 6è PAR JAM